A l'occasion du 50e anniversaire de la disparition de St. J. LEC

retrouvez une "Pensée échevelée" par semaine sur cette page
01/01/16 - 31/12/16
Stanisław Jerzy Lec, Pensées échevelées, éd. Noir sur Blanc, Montricher (Suisse), 1991 Stanisław Jerzy Lec, Pensées échevelées, éd. Noir sur Blanc, Montricher (Suisse), 1991


Le grand aphoriste polonais Stanisław Jerzy LEC nous quittait il y a 50 ans. Pour commémorer sa disparition, nous avons demandé à un grand spécialiste de LEC, le professeur em. Leonard NEUGER (Université de Stockholm) de revenir brièvement sur la vie et l'œuvre de cet écrivain au destin chahuté.
>>> lire le texte de Leonard Neuger

En outre, nous publierons chaque semaine un aphorisme de LEC sur cette page. Soyez au rendez vous !

Si l’art de la conversation était plus élevé chez nous, 
le taux de natalité serait plus bas.


Stanisław Jerzy Lec, Pensées échevelées, éd. Noir sur Blanc, Montricher (Suisse), 1991
[traduit du polonais par André et Zofia Kozimor]
reproduit avec l'aimable autorisation des éditions Noir sur Blanc




Stanisław Jerzy Lec.
Dans un monde changeant, instable et incertain

Par le prof. em. Leonard NEUGER (Université de Stockholm)


Stanisław Jerzy LEC est né le 6 mars 1909 à Lviv. Il est mort le 7 mai 1966 à Varsovie. Il est né dans l’empire austro-hongrois, dans la capitale d’une création pour le moins étrange – le Royaume de Galicie et Lodomérie – qui portait alors le nom de Lemberg. En 1918, au terme de la Première Guerre mondiale, Lemberg revint à la Pologne et retrouva sont nom polonais, Lwów. En 1939, la ville fut occupée par l’Union soviétique et fut appelée Lvov. La ville se situe actuellement en Ukraine et s’appelle Lviv. Lec mourut en République Populaire de Pologne, dans la capitale qui s’appelait et s’appelle encore aujourd’hui Varsovie. Durant l’Occupation par le Troisième Reich, la ville s’appelait toutefois Warschau – Lec y séjourna un temps. Ces changements de noms, de pays, de systèmes politiques donnent le tournis, et pourtant ils sont ici simplifiés. Il faudrait encore y ajouter la création de l’Etat d’Israël en 1948... Disons peut-être tout simplement ceci : Stanisław Jerzy Lec est né et est mort dans un monde changeant, instable et incertain. Derrière ces termes se cachent l’extrême cruauté, le génocide et la terreur. Qui sont le cadre de la vie de Lec et de ceux de sa génération. Celle de Czesław Miłosz.

La mère de Stanisław Jerzy s’appelait Adela Safir, et son père Benon de Tusch-Letz. Les ancêtres juifs de Lec étaient originaires d’Espagne et arrivèrent en Pologne en passant par les Pays-Bas et l’Allemagne. Au XIXe siècle, la famille reçut de la part de l’empereur le titre de baron pour services rendus à la monarchie austro-hongroise. Si nous devions recommencer l’introduction de ce texte, nous écririons : le baron Stanisław Jerzy de Tusch-Letz est né, etc. Durant la Première Guerre mondiale la famille lec se réfugia à Vienne; lorsqu’elle fut revenue à Lwów, Stanisław Jerzy étudia à l’Evangelische Oberschule puis au Kamerling Gymnasium. La langue parlée à la maison était le polonais, et sûrement l’allemand ; celle parlée à l’école – l’allemand ; son milieu était juif, polonais et autrichien ; son cercle culturel – assurément catholique, protestant, juif et laïc. En 1927, il commença à étudier la littérature et la langue polonaise, il entama ensuite des études de droit dans la célèbre université (polonaise) de Lwów. Il les termina en 1933. Au même moment, Adolf hitler devenait chancelier en Allemagne. 

C’est dans un magazine littéraire qu’il fit ses débuts en 1929. Lec prit alors une décision importante : il se débarrassa de son titre aristocratique. Baron de Tusch disparut à jamais de sa signature. Ses premiers vers sont encore signés de la version allemande de son nom – Letz. Ses débuts livresques eurent lieu en 1933, sur les deux tomes de ses poèmes satiriques apparaît son nom dans la graphie polonaise – Lec. A partir de ce moment, il signera toujours de la sorte, réduisant même quelques fois son prénom à ses seules initiales : St. L. Mais Lec parlera également des sens cachés de son nom de famille. LEC lu à l’envers signifie la CIBLE en polonais (cel) ; en hébreux – le CLOWN ; en allemand – le DERNIER (Letzt). Et si à cela on ajoute que le nom de jeune de fille de sa mère, Safrin, signifie ECRIVAIN en hébreux, un destin multilingue, polono-germano-hébreux s’échappe de ce chaos d’époques, de ce micmac de noms, de pays, de frontières : Lec devait être un écrivain, un satiriste (un humoriste), une cible-victime et le dernier survivant.

Comme beaucoup de personnes de sa génération, Lec était avant la guerre lié à la gauche communiste, mais il n’appartint jamais à aucun parti. En 1939, les terres orientales de la Pologne, dont Lwów, furent prises par l’Union soviétique (qui les incorpora) selon les termes du pacte Ribbentrop-Molotov. Lec écrivit pour le Czerwony Sztandar, un journal communiste qui paraissait alors en polonais, il y publia même un poème à la gloire de Staline. Il fut témoin de la peur : il connut l’arrestation des élites littéraires de gauche (Władysław Broniewski, Aleksander Wat, Tadeusz Peiper), les provocations, les déportations, ou tout simplement les disparitions soudaines. Une époque de terreur s’était installée.

En 1941, les Allemands reprirent Lvov. En tant que Juif, Lec fut placé dans le camp de travail de Tarnopol. Il échappa à une mort certaine en s’enfuyant littéralement de sous la tombe qu’il s’était lui-même creusée. Cet incident heureux le sauva puis, par après, sa parfaite connaissance de l’allemand. Il parvint à Varsovie (Warschau) et rejoignit les autorités de la Résistance communiste. Son apparence sémite excluait qu’on puisse le cacher dans la ville. Il fut envoyé vers des détachements de combattants dans la région de Lublin – antisémites, il faut l’ajouter (il écrivit à ce sujet) – avec lesquels il combattit jusqu’à la fin de la guerre.

Après la guerre, en 1949, Lec devient attaché de presse à la Mission de la République polonaise à Vienne, dans la zone d’occupation soviétique. Difficile de s’imaginer meilleur candidat à ce poste : maîtrise parfaite de l’allemand, grande connaissance de la ville (depuis l’enfance), solide éducation, manières excellentes, engagement dans l’activisme de gauche depuis l’avant-guerre et bonne renommée de poète et de satiriste. D’autant plus qu’à cette époque (1946–1950) il publie quatre tomes de poésie et de satire. Il s’agit toutefois de se pencher sur ceux-ci avec circonspection. Alors que dans le camp communiste se joue une lutte brutale pour le pouvoir, sa formation intellectuelle de poète et son style d’écriture se voient rejetés au profit, respectivement, d’une obéissance aveugle et du réalisme socialiste. Les plaquettes poétiques et satiriques qu’il publie alors essuient une sévère critique. Du reste, la Vienne occupée n’est pas la Vienne d’avant-guerre et Lec lui-même n’est plus celui qu’il avait été, il est en effet le dernier survivant... En 1950, après avoir quitté la Mission, Lec et sa famille décident de se rendre en Israël, ce qui fut considéré en Pologne communiste comme une trahison et une désertion. Le poète ne parvient pas hélas à s’y sentir chez lui. En 1952, il prend la décision dramatique de rentrer en Pologne. Il avait quitté une Pologne en pleine transformation politique lorsqu’il s’était rendu à Vienne. Il reivent maintenant dans une Pologne stalinienne. Les gens ont peur d’être vus avec lui, il est soumis à un ostracisme relationnel et interdit de publication, ses livres sont retirés des bibliothèques. Il traduit un peu (entre autres Mère courage de Bertolt Brecht et des poèmes de Paul Celan). Il tente de se repentir.

Si ses œuvres peuvent être à nouveau publiées dans la presse littéraire à partir de 1955, il faut attendre l’année suivante pour que soit publié son nouveau recueil de poésie. Les dix dernières années de sa vie se concentrent sur son travail littéraire : il écrit des poèmes, pratique la satire, traduit. En 1955, 15 aphorismes de Lec avaient été publiés dans l’hebdomadaire Nowa Kultura. Personne ne se souvenait plus qu’en 1949, il en avait déjà publié quatre dans l’hebdomadaire Szpilki. De 1955 à sa mort en 1966, Lec insère ses Pensées échevelées dans différents journaux, surtout dans Przegląd kulturalny, Świat et Dialog. A partir de 1957, elles paraissent également sous forme de volumes, dans des éditions sans cesse augmentées, aux Editions Littéraires de Cracovie (1957, 1959, 1964). La campagne antisémite de 1968 repousse l’édition suivante de ses Pensées échevelées en 1972. L’édition de 1957 comprenait 193 aphorismes, celle de 1991 – 2160, et celle de – 2605. Dans l’édition la plus complète, celle des éditions Noir sur Blanc parue en 2006, on en compte 4711, et ce grâce au travail d’une grande spécialiste de Lec, Lidia Kośka, qui lui consacra une du reste monographie. Elle eut l’occasion de lire de nombreux aphorismes qui n’ont jamais été publiés, écrits sur des feuilles volantes voire sur des serviettes. Une partie d’entre eux fut victime des censeurs, une autre ne parvint même pas sur le bureau de ceux-ci pour des raisons évidentes, mais une autre partie encore attendait peut-être d’être publiée ou constituait une réserve d’urgence.

Lec appelait ses œuvres des "pensées", des "phrases" mais rarement des "aphorismes". Peut-être ne voulait-il pas leur imposer la forme stricte de l’aphorisme, aux racines plongées dans l’Antiquité, qui, dans les Aphorismoi d’Hippocrate, le recueil de ses règles médicales, signifiait "différenciation", "définition". Il ne voulait pas s’inscrire dans la tradition des sentences et des maximes antiques ou françaises, avec lesquelles il avait peu en commun, si ce n’est peut-être l’élégance. La tradition germanophone est plus proche de Lec, surtout les œuvres de Karl Kraus. Dans ses Pensées échevelées, l’écrivain nous indique une piste, lorsque, à la question de savoir combien de temps mettent ses pensées à éclore, il répond "six mille ans". C’est un clin d’œil évident au calendrier juif. Les liens avec la pensée hébraïque sont légion dans les œuvres de Lec. Et s’il y a des similitudes avec l’aphoristique polonaise, elles sont marginales. Le titre même Pensées échevelées renvoie à un écrivain proche de Lec, Heinrich Heine, qui parlait avec ironie des Schön gekämmte, frisierte Gedanken – des "pensées joliment coiffées et peignées".

Les Pensées échevelées connurent un immense succès en Pologne durant la vie de Lec. On les décodait principalement sous un angle politique, comme l’expression d’une opposition au pouvoir communiste. Elles connurent également le succès hors de Pologne, surtout en Allemagne. Elles sont d’indubitables chefs-d’œuvre de la littérature polonaise, et un chef-d’œuvre de l’aphoristique. Lec, c’est certain, se réjouissait de cette gloire et de cette popularité... mais elles portaient en elles un brin d’amertume, car Lec se considérait avant tout comme un poète. Il était un poète de qualité, mais ses Pensées échevelées sont véritablement une œuvre de premier plan, elles conservent leur fraîcheur et leurs pièges. Elles puisent dans les stérétypes liés à la langue, aux grandes phrases, au mythes et aux automatismes, soit-disant innocents. Puis elles font soudainement voler en éclat cette innocence dans un tel éclair de lucidité et avec tant d’esprit qu’elles en seraient presque effrayantes. Et si elles conservent toujours cette charge contre la politique, ce que nous voyons mieux encore, c’est leur dimension profondément philosophique. 

 

 

 

 

 

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